Le numérique ou l’accessibilité. Exemples du MUDAAC et du Musée de la Romanité

Le 17e siècle à la mode numérique au MUDAAC

Au cœur des Vosges, Epinal est principalement connue pour son Imagerie et sa plus récente Cité de l’Image. En 1822, le conseil général des Vosges y fonde le musée départemental, devenu en 1992 le MUDAAC, Musée départemental d’art ancien et contemporain. Pour valoriser ses collections de l’Antiquité à nos jours, le MUDAAC innove pour développer son offre de dispositifs de médiation, numérique et classique, auprès d’un public familial.

En 2017, Thierry Dechezleprêtre, conservateur en chef du patrimoine, a coordonné un projet qui visait à enrichir le parcours permanent par des dispositifs de médiation. Le musée départemental fait alors appel à l’agence PIED A COULISSE pour proposer un projet global, enrichir le parcours d’éléments numériques et définir pour chaque œuvre choisie, le meilleur médium en fonction de sa pertinence et du message à transmettre. L’opération globale a duré plus d’un an et a associé l’équipe de conservation et le service des publics. Ce travail en amont a permis de rapprocher les équipes, de croiser les regards et de confronter les réalités et les approches pour mieux surprendre le public. Les œuvres ont été sélectionnées sur une approche de médiation pour rendre leur contenu plus accessible. Les propositions de l’agence ont été adaptées à l’objectif.

Ainsi, le tableau de George de la Tour, « Job raillé par sa femme » réalisé vers 1630, a fait l’objet d’une valorisation sur la spécificité de son fameux clair-obscur influencé par le Caravage. Ici le dispositif choisi consiste en une manipulation sur table numérique pour découvrir par le jeu la notion de lumière. Autre pièce célèbre, les tablettes zodiacales antiques sur ivoire découvertes dans l’un des puits de l’agglomération antique de Grand. Cette pièce unique servait à établir des horoscopes, des prévisions médicales ou de magie. Difficilement déchiffrable par le grand public, elle a été associée à un dispositif numérique qui permet d’agrandir l’image des tablettes et d’observer en détail la représentation de la lune, du soleil, des personnages ailés, des signes du zodiaque et des écritures en copte et grec. Le procédé technique choisi propose également des jeux sur les différents modules de l’objet.

Job de George de la Tour

Parmi les différents media mis en place, celui qui éclaire la lecture du tableau de Claude Gellée est particulièrement audacieux et souligne sa compréhension. Sa réalisation a été confiée à l’agence de scénographie ANAMNESIA.

Peintre du 17e siècle, Claude Gellée est aussi connu sous le nom du « Lorrain ». Son tableau « Embarquement de Sainte Paule à Ostie » a été choisi pour tester un nouveau dispositif numérique de médiation car cette œuvre savante est difficile à valoriser auprès du grand public. La mise en scène proposée offre ainsi une expérience unique : le tableau original s’anime quelques minutes et fait office de guide pour apporter son propre éclairage ! Au fil d’un scénario audio qui évoque les éléments techniques de construction du tableau, les personnages, les paysages et les détails qui échappent au premier regard, une lumière led bleu pastel diffusée par un vidéoprojecteur situé au plafond, pointe les différents plans, souligne les lignes de fuite et éclaire les différentes scènes. Le tableau devient soudain accessible à tous.

Embarquement de Sainte Paule à Ostie par Claude Gellée, en version augmentée

Pourtant il reste très fragile. La proposition originale de l’AMO a été d’utiliser une technique particulière de leds dont la puissance de lumière n’altère pas la couche picturale. Un dispositif qu’il est très rare de croiser. Le tableau appartenant au Musée du Louvre, en dépôt à Epinal, les aspects techniques du dispositif ont été validés avec les conservateurs. La maintenance est assez simple au grand soulagement des équipes du Musée. Le déclenchement du dispositif est rendu possible par un détecteur qui lance une séquence au passage du public. Le rendu est qualitatif et l’ergonomie est pleinement adaptée aux publics du MUDAAC. Ce dispositif dynamique est très plébiscité par le public. Le tableau a d’ailleurs été déplacé pour pouvoir être accessible à plusieurs visiteurs simultanément et il dispose d’une signalétique spécifique. Avec un tableau en RV qui donne sa propre version de son histoire et de son contenu, les petits cartels scientifiques souvent difficiles à lire, disposés à côté du tableau ont du souci à se faire…

Et la pierre s’anime au Musée de la Romanité

Le Musée de la Romanité de Nîmes et ses 9 200 m² a ouvert ses portes en 2018. Le bâtiment créé par Elizabeth de Portzamparc, est en lui-même une révolution puisqu’il fait écho aux Arènes de Nîmes de mêmes tailles, qu’il jouxte et avec lesquelles il semble converser : séparés par une rue et 2500 ans d’histoire, la forme carrée du Musée répond à celle ovoïdale des Arènes et son allure drapée de verre met en valeur en face, la pierre millénaire. Le Musée a également bousculé l’approche ordinaire de l’archéologie grand public, par un choix d’excellence autour du numérique : plus de 65 dispositifs mettent en valeur les collections grâce aux nouvelles technologies, de manière très innovante et pédagogique !

Musée de la Romanité

Plusieurs idées de mise en scène ont germé lors de la participation de Jean-Pascal Marron, Chef de projet numérique du Musée, à l’édition 2012 de Muséomix au Musée Lugdunum de Lyon, notamment une valorisation très novatrice autour de l’épigraphie qui répond aux besoins des équipes dont l’objectif est de surprendre le public et de le pousser à mieux comprendre des objets généralement difficiles d’accès. Les stèles sont en effet énigmatiques pour le grand public et suscitent peu d’engouement alors qu’elles renferment des informations scientifiques majeures. Jusque-là, seuls les cartels permettaient de les recontextualiser, mais elles restaient difficilement déchiffrables. Souvent non ouvragées, elles attiraient peu l’attention. C’est alors que l’idée prend forme d’animer les stèles et de leur faire raconter leur propre histoire par l’image et par une narration bien définie. Elles changent alors d’allure : elles prennent vie et s’illustrent grâce à des scenarii et scénettes colorées écrits par les équipes. Le numérique propose alors une autre façon de raconter un objet et son histoire et de sublimer son contenu par le mapping.

Quatre types ont été choisis par la Conservation : une stèle publique présentant la réfection d’une voie romaine. La stèle funéraire d’une femme commandée par une amie. Une stèle religieuse de remerciements d’un centurion envers les Dieux pour l’obtention d’une promotion. Enfin, une stèle honorifique. La conception et la scénarisation de chaque scène ont été affinées par la société OPIXIDO. La direction artistique et l’équipe technique ont réalisé les tests pour l’accroche de la lumière sur la pierre et le calage très précis et laborieux des images. Le résultat est stupéfiant : les pierres « muettes » millénaires s’animent pendant quelques minutes. Le « spectacle » en réalité virtuelle tourne en boucle à la surprise des visiteurs. A la différence d’un film qui pourrait être projeté à côté des stèles, il s’agit ici d’une invitation à découvrir et décoder la pierre autrement, de manière plus intime.

Photo Stéphane Ramillon © Ville de Nîmes

Depuis Nîmes, cette innovation pédagogique digitale a été imitée dans d’autres structures. Sur place, ce dispositif rencontre un très grand succès auprès des publics parmi d’autres, tels que cette fresque romaine de 2m sur 3m, située dans une alcôve et dont il ne reste qu’une partie des deux panneaux initiaux. Une mise en scène de projection numérique permet de reconstituer la partie manquante et de focaliser l’attention sur les personnages et autres détails de l’œuvre.

Le numérique, vaste domaine d’exploration et de collaboration

Le numérique reste un domaine d’exploration. Les questions de maintenance et de rentabilité sont plus que jamais d’actualité pour accompagner l’effervescence des créations. Il paraît important de pouvoir mettre en commun les bonnes pratiques et les idées qui fonctionnent pour faciliter le travail des équipes, la valorisation des collections, attirer et éduquer le public, en particulier pour les œuvres difficilement accessibles ou naturellement peu « attrayantes ». Les deux institutions évoquées dans cet article génèrent par leur choix équilibré de dispositifs numériques et classiques, de nouvelles interactions avec le public au service d’une meilleure attractivité du territoire et de son développement touristique, et méritent d’être valorisés et découverts.

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Par Delphine Yagüe
Delphine YAGÜE a créé CulturistiQ Laboratoire culturel en 2016.

Elle combine une double approche en marketing et en histoire des sociétés et religions, de belles expériences dans la gestion de projets culturels et touristiques et une âme de voyageuse.