Définition du nouveau « touriste 2020 » : solidaire, actif, civique et vert

Les filières de la culture et du tourisme sont en émoi. Le 11 mai ne sera pas synonyme de déconfinement pour les salles de spectacle, cinémas ou musées, ni pour les guides touristiques, les hébergements, les restaurants, ou encore les transports pour des destinations lointaines… Les festivals sont annulés, les TO sont à l’arrêt jusqu’à nouvel ordre. La situation est dramatique.

Pour autant, pendant ces deux mois d’arrêt, dans un élan solidaire mondial commun, la culture et le tourisme ont motivé les troupes et remonté le moral des confinés, en rivalisant d’audace, d’intelligence, de créativité et de générosité, pour proposer concerts à distance, films d’auteurs gratuits, expositions et visites guidées virtuelles, conférences, émissions, seminaires en ligne, newsletters et ateliers pour jeune public, et bien d’autres initiatives résilientes et constructives. Une réactivité et une effervescence qui ont reposé sur le numérique et le partage de bonnes pratiques, mises en place très rapidement grâce aux équipes mobilisées. Des offres très appréciées du public.

Sensibles à la culture, à l’art, à la beauté, la culture nous nourrit, nous rassure et joue le rôle de catalyseur. Pouvoir y accéder et s’y consacrer est symbole d’espoir. En nous rassemblant autour de ce qui nous définit, elle nous aide à surmonter la crise et à tenter de trouver du sens à cette période d’angoisse et d’incertitude. La culture s’incarne ici dans ce besoin de lien solidaire vivifiant autour d’une pensée positive qui élève et construit.

Nous sommes conscients que la sortie de crise sera douloureuse et encore longue pour les différents secteurs économiques et notamment pour ceux de la culture et du tourisme particulièrement vulnérables.

Alors, comment soutenir ces professionnels qui nous ont tant apporté pendant le confinement ? Comment faire redémarrer un secteur qui restera très fortement impacté sur le long terme ? Dans quel état d’esprit aborder la période estivale et les choix de vacances – restons optimistes – qui se profilent pour cet été uniquement en métropole a priori, et peut être à moins de 100 km de chez soi ? Comment respecter les mesures de distanciation sociale dans un secteur qui privilégie la rencontre, le contact, l’échange, le partage, la découverte ?

La consommation de biens touristiques et culturels contribuera à la reprise et au dynamisme du secteur. La stimuler pour que les choix des vacanciers aient un impact positif est une question de survie. Quels idées ou concepts peuvent malgré la situation, permettre de proposer des vacances qui apportent sens et expérience, de plus en plus plébiscités par les touristes, tout en boostant la consommation des produits touristiques disponibles ? Comment tout à la fois intégrer les normes sanitaires dans la création des offres, en assumer le coût et les contraintes et rassurer les publics ?

Les points d’achoppement sont nombreux. Face à des contraintes inédites, les impératifs de sortie de crise sont multiples : relancer l’économie, l’industrie et la consommation, faire face à un besoin criant de main d’oeuvre agricole, la nécessité d’occuper les enfants et de prendre soin des plus âgés et des plus démunis, le soin des malades et enfin, dans la mesure du possible, tenter de maintenir le niveau de dépollution vertueux qu’a amorcé le confinement.

Réinventer l’offre en créant des partenariats inédits, en s’inspirant d’autres modèles et d’une analyse des besoins qui ont émergé pendant la crise, paraît pertinent. L’épidémie a en effet révélé certaines nouvelles « pratiques » de la société révélées par les privations du confinement : l’appétit culturel, les envies de nature (bouffée d’oxygène plébiscitée jusqu’à des pétitions pour le droit à « l’accès raisonnable à la nature » !) et le besoin de pratique sportive. Repenser les offres pour y répondre et capitaliser sur ces nouvelles pratiques est une invitation à l’innovation pour le tourisme de proximité qui se profile cette saison.

En croisant contraintes, besoins et impératifs, il est possible d’imaginer une offre transverse qui fonde un tourisme réellement expérientiel, solidaire et utile. Cette crise l’a montrée : nous sommes tous interdépendants. La période de congés, souhaitable si la situation le permet, serait donc aussi l’occasion pour les touristes, de se rendre utile et de proposer leur aide:

1. Participer à la sauvegarde du patrimoine par exemple, en travaillant sur des chantiers de restauration comme ceux de l’association Rempart qui maintient une grande partie de ses activités dans des conditions adaptées aux mesures de sécurité. De même inspiration, augmenter le bénévolat dans les structures de loisirs professionnelles de proximité pour les accompagner pour le redémarrage de leurs activités. Les projets pourraient être rassemblés sur une même plateforme, regroupés par communes ou par les institutionnels du tourisme, afin de faire connaître leurs besoins : gestion ou protection de la faune et la flore, animation d’ateliers pour jeunes publics, nettoyage de rivières, aménagements de jardins publics, entretien de bateaux de plaisance,… Pour les touristes locaux, une façon de s’investir bénévolement dans leur lieu de vie. A la clé, une valorisation de leur environnement et un soutien aux équipes locales dans une situation d’apprentissage, d’échanges et de rencontres autour de nouvelles expériences et compétences. Des activités en plein air passionnantes selon un programme et un engagement définis par les associations, qui nécessitent en amont, bien sûr la possibilité de sélectionner les candidats.

2. La plateforme Des Bras pour ton Assiette a proposé aux français de se rendre utile (travail rémunéré) depuis le début du confinement dans les exploitations agricoles, et a connu un grand succès. La participation aux récoltes en tant qu’expérience touristique, existe depuis plusieurs années pendant la période des vendanges sous le nom de « vendangeur d’un jour » dans le Grand Est et d’autres régions. Ce tourisme expérientiel pourrait être développé à plus large échelle afin que les français s’investissent pendant leurs vacances auprès d’exploitants actuellement privés de main-d’œuvre. Ces initiatives comblent le besoin d’activité extérieure du public et rapprochent du monde agricole en permettant de vivre une expérience inédite.

Imaginer d’autres « produits touristiques » à co-construire entre les acteurs du tourisme et les exploitants, pour une participation prise en charge sur un temps plus long, est-ce possible ? C’est l’exemple des agriculteurs biologiques adhérents au mouvement WWOFING qui depuis les années 70 se sont regroupés pour accueillir des bénévoles qui « s’initient aux savoir-faire et aux modes de vie biologiques, en prêtant main-forte à des agriculteurs contre le gîte et le couvert ». En particulier pendant leurs périodes de congés… Aussi, la demande du ministère à aider les agriculteurs pendant le confinement a immédiatement attiré l’attention de l’association WWOOF France. Pour autant, ce modèle bénévole d’aide aux fermes agroécologiques a pour l’instant été exclu de l’appel. Pendant les deux derniers mois, la consommation de produits bio a sensiblement augmenté. Un signe fort qui annonce de nouvelles habitudes alimentaires et qui motive l’association à appeller à la reconnaissance et à la nécessité de cette forme d’entraide civique pour les fermes agroécologiques.

Un autre exemple de réussite qui a intégré « l’expérience touristique du travail agricole » en tant qu’atout majeur du tourisme local est celui des kibbutzim. Ces exploitations agricoles collectives développées en communautés existent depuis une centaine d’années en Israël. Leur fonctionnement est profondément ancré autour des valeurs de responsabilités sociales et de coopération. Les kibbutzim – mot qui signifie « regrouper » en hébreu – accueillent chaque année des centaines de bénévoles du monde entier qui viennent entretenir les jardins, traire les vaches, nourrir les chèvres, cueillir coton, mangues, pommes, oranges ou bananes, pour un engagement qui varie de quelques semaines à une année. Une expérience inoubliable pour les bénévoles de 18 à 40 ans, et pour ma part, l’un de mes meilleurs souvenirs de vacances après trois étés successifs à trimer sous le soleil ! Rodés autour d’une organisation impeccable, les kibbutzim accueillent ces volontaires, nourris, logés et blanchis en contrepartie de leur travail. Entre l’expérience « live like a local », les échanges culturels internationaux avec les autres volontaires et les habitants du kibbutz, la quête de sens et l’opportunité de divers apprentissages, le kibbutz joue la carte du tourisme 100% expérientiel et solidaire et capitalise sur la notion d’Ambassadeur. Depuis l’ouverture aux bénévoles il y a plus de 50 ans, près de 400 000 volontaires en kibbutz sont devenus les meilleurs ambassadeurs d’Israël dans le monde !

La construction d’une communauté autour des valeurs du travail, du partage, des communs, de l’apprentissage, de la nature, pourrait être imaginée et organisée en France pour faire la part belle au travail et aux savoir-faire agricoles. De nombreuses exploitations pourraient s’ouvrir en ce sens pour développer un nouveau type de tourisme civique. Une transmission de savoirs nécessaire pour un retour aux sources et un respect de la terre et du travail de l’exploitant.

Du côté des structures et institutions culturelles, l’offre restera certainement restreinte à « l’intérieur », mais le spectre d’actions peut s’élargir hors les murs.

1. Réfléchir à des modalités d’actions différentes pour les musées, expositions ou lieux de spectacles. C’est ce que propose l’ONG Bibliothèques sans frontières par exemple, en déclinant des partenariats avec des acteurs locaux, autour de projets pour promouvoir la diversité culturelle et l’éducation pour tous : avec ses IDEAS BOX, la culture sort dans la rue et vient à la rencontre des publics dans des lieux ouverts et parfois insolites comme récemment, l’installation de lieux de culture aux USA dans des laveries… Là également, organiser la logistique de partenariats, le lancement de programmes de spectacles, de lectures et musiques dans différents quartiers, résidences seniors ou campings en plein air, dans le respect des contraintes sanitaires, permettraient d’animer les villes de manière solidaire pendant l’été et de créer des passerelles pour offrir des vacances insolites.

2. Circonscrit géographiquement, le tourisme se déclinera certainement autour d’une offre de découverte du patrimoine culturel et naturel de proximité, couplée à une pratique sportive plus ou moins intense, individuelle ou familiale. Le slow tourisme est idéal sur des espaces repensés à petite échelle pour un tourisme plus écologique. Avec la location de gîtes au vert qui va certainement exploser, de campings et chambres d’hôtels garantissant un respect des normes sanitaires, accompagnée par la livraison de repas de restaurateurs locaux, les vacances proches de chez soi pourraient être une vraie réussite malgré les restrictions.

Faute d’accès élargi aux musées et expositions, l’offre devra favoriser l’itinérance en plein air et permettra d’éviter les foules. Découvrir des sites grâce à la pratique de sports doux individuels comme la randonnée, le vélo, ou encore l’aménagement de loisirs nautiques, doit être encouragé. Avec le nombre d’itinéraires proposés par La France à vélo par exemple, tous les publics trouveront leur compte quelle que soit la région identifiée. Parallèlement, les communes, les Parcs Naturels Régionaux ou les Petites Cités de Caractère multiplient depuis le confinement, les initiatives pour garder le lien entre les habitants, faire vivre leur économie et s’apprêtent à réaccueillir leurs visiteurs.

Le numérique peut venir en appui dans la valorisation du patrimoine local, avec des applications de balades telles que les visites proposées par Baludik qui permettent à la fois de promouvoir des contenus et des territoires, de suivre des parcours en autonomie mais aussi de référencer des acteurs locaux, commerçants, restaurateurs, artisans…

Cet été 2020 – et peut-être plus tardivement -, les bornes spatiales seront réduites et les lieux de loisirs et culture « différemment » accessibles.

Engagés et solidairement responsables pour minimiser le cycle oscillatoire de l’épidémie, il est probable qu’acteurs et usagers créent ensemble des offres adaptées aux réalités locales et aux nouvelles attentes des publics. On peut supposer que la saison estivale s’ouvrira sur des activités culturelles et touristiques plus intimistes, éthiques et écologiques. Des partenariats innovants et solidaires qui peuvent faire l’objet d’une communication originale pour les professionnels et de nouveaux axes de développement à exploiter pour un tourisme plus durable.

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Par Delphine Yagüe
Delphine YAGÜE a créé CulturistiQ Laboratoire culturel en 2016.

Elle combine une double approche en marketing et en histoire des sociétés et religions, de belles expériences dans la gestion de projets culturels et touristiques et une âme de voyageuse.